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30 millions de Bangladais boivent de l'eau contaminée
Le 24 novembre 2009
C'est l'histoire tragique d'une idée généreuse, qui a tourné au plus vaste empoisonnement collectif de l'histoire. Au Bangladesh, 30 millions de personnes au moins boivent de l'eau contaminée à l'arsenic. Le poison provoque des lésions cutanées et, à long terme, des cancers. Il pourrait causer la mort de centaines de milliers de personnes dans les années à venir.
A l'origine, une bonne intention : lutter contre les maladies liées à la mauvaise qualité des eaux de surface consommées jusque dans les années 1970, qui provoquaient la mort de 250 000 personnes par an. L'Unicef, soutenue par la Banque mondiale, lance alors un programme de construction de pompes, afin d'exploiter les eaux souterraines. Cette solution, peu onéreuse, permet l'accès à une eau considérée comme pure. Succès colossal : le pays compte près de 10 millions de pompes. Mais un poison, indécelable au goût, s'insinue dans l'eau : l'arsenic.
Ce poison est présent naturellement dans le delta du Gange et du Bhramapoutre, mais sous une forme stable, prisonnière des sédiments. "Le creusement des puits pour l'eau potable et l'irrigation a déstabilisé l'équilibre chimique naturel du milieu souterrain, résume Serge Lallier, au service eau du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). L'arsenic est devenu mobile."
Une étude publiée le 15 novembre dans la revue Nature Geoscience apporte un éclairage nouveau sur le phénomène. "Le Bangladesh est régulièrement inondé, explique Charles Harvey, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et auteur principal de l'étude. Quand ils construisent des bâtiments, les habitants creusent le sol et utilisent les matériaux prélevés pour les surélever. Le pays est ainsi couvert de bassins artificiels, qui contribuent à la recharge des nappes souterraines. Or de la matière organique s'accumule dans ces bassins. La mise en contact de cette matière organique avec les sédiments où l'arsenic est piégé entraîne sa dissolution et sa diffusion dans l'eau." Ce sont donc bien les activités humaines - creusement de bassins et de puits - qui ont libéré le poison.
"Aucune idée du risque"
"Nous avons peu de données sur l'état initial des nappes, mais il est probable que la première eau pompée ne contenait pas d'arsenic, avance M. Lallier. Les mécanismes de contamination étaient alors inconnus et les gens ne pouvaient pas savoir qu'ils déstabilisaient un système." "A l'époque, l'approche courante était de tester la qualité bactériologique de l'eau, le fer, les nitrates, affirme Carel de Rooy, représentant de l'Unicef au Bangladesh. Nous n'avions aucune idée du risque concernant l'arsenic." "Il ne faut pas oublier l'enthousiasme de la population pour ces pompes, et l'amélioration de la qualité de vie et de la santé qu'elles ont apportée", commente Junaid Jahmad, représentant de la Banque mondiale dans le pays. La mortalité due à la contamination bactériologique de l'eau a considérablement baissé. "Ce sentiment de victoire a été si fort que la surveillance de la qualité de l'eau a été oubliée, ce qui est une erreur", poursuit-il.
L'arsenic a été détecté pour la première fois en 1993. Aujourd'hui, 20 % de pompes du pays fournissent de l'eau non potable. Dans 8 000 villages, la totalité ou presque des puits est empoisonnée. Dans bien des cas, la principale mesure de prévention a consisté à peindre les puits contaminés en rouge, et les autres en vert, et d'informer la population sur les risques. L'Unicef travaille, en collaboration avec le gouvernement et des ONG, à apporter des alternatives : utilisation de filtres, traitement des eaux de surface, extraction d'eau encore plus en profondeur - les roches souterraines étant exemptes d'arsenic. "Cette dernière option est la moins coûteuse, relève M. de Rooy. Mais elle reste chère pour un pays comme le Bangladesh." Sur le terrain, une grande partie de la population concernée continue d'être exposée.
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